Comme le précise l’article 416 bis du Code pénal italien, les « associations mafieuses » sont des associations criminelles qui « se servent de la force d’intimidation » résultant du lien associatif – et « de l’état d’assujettissement et d’omerta qui en découlent » – pour commettre des délits ou des crimes. A priori, ces organisations criminelles sortent du cadre proposé par cette journée d’études puisque ce sont des associations illicites qui, évidemment, ne peuvent en aucune façon être comparées aux véritables associations reconnues par le droit. Mais, comme l’avait fort bien vu le philosophe Norberto Bobbio, le but des clans mafieux est de se transformer en un « pouvoir invisible » pour mieux s’insérer dans les institutions officielles. Or, pour ce faire, les mafias ont besoin de « relais » insoupçonnables. Ce point est souvent ignoré des observateurs. La force des mafias repose sur deux piliers essentiels : d’une part, la capacité de l’association criminelle à utiliser de façon rationnelle la violence comme une « matière première » : c’est « l’industrie de la violence » diagnostiquée, dès 1876, par le baron Leopoldo Franchetti à l’occasion de la première grande enquête que cet intellectuel libéral toscan, adepte de John Stuart Mill, mena en Sicile. Mais, d’autre part, la puissance mafieuse tient aussi à son habileté à nouer des rapports de complicité, de coopération, voire parfois de collusion, avec des acteurs extérieurs à ce que la criminologie italienne appelle aujourd’hui le « noyau dur » (A. Dino) du clan criminel (son « aile militaire »). Au point que le sociologue Nando Dalla Chiesa a pu affirmer avec justesse que « la puissance de la mafia gît en dehors de la mafia ».

Dès leur origine, au début du XIXe siècle, les mafieux ont été, comme le dit Rocco Sciarrone, des « experts en relations sociales ». C’est d’ailleurs cette particularité qui va distinguer les mafias des formes moins sophistiquées de criminalité organisée (mégagangs, gangs ou bandes). Cette dimension est souvent sous-estimée. Leur stratégie complexe peut se définir en termes de « capital social » – selon la définition fort en vogue proposée par la sociologie depuis James Coleman ou Pierre Bourdieu. La force des mafieux dépend de leur capacité à accumuler ce capital social, à le gérer utilement et à le faire prospérer. Mais le problème fondamental, comme le remarque le sociologue Rocco Sciarrone, c’est que les réseaux mafieux représentent, à leur tour, une sorte de capital social qui est fort précieux pour d’autres acteurs – légaux ou tout au moins non-mafieux – occupant des positions plus ou moins dominantes dans le monde social. L’un de ces « carrefours » privilégiés entre le monde légal et le monde illégal se présente, aux yeux des mafias, sous l’aspect des loges maçonniques qui offrent l’avantage de réunir, en un même lieu discret, des représentants de toutes les forces sociales, à tout le moins dans certaines régions comme la Calabre où, d’après les collaborateurs de justice (repentis), ces loges ont toujours été majoritairement constituées d’hommes politiques, d’entrepreneurs, de magistrats, de professions libérales, de policiers, etc.

Contrairement aux mafias, les loges maçonniques constituent depuis le début du XIXe siècle des associations au sens plein du terme. En Italie, comme en France, elles relèvent de ces organisations libres et ouvertes au sens de la loi 1901. Et c’est justement à ce titre qu’elles correspondent directement au thème de cette journée. Le thème du lien entre franc-maçonnerie et pouvoir criminel a souvent été en France, plus qu’en Italie, l’objet de nombreux fantasmes dans la lignée de l’abbé Barruel. Il faut dépasser ces « dérives complotistes » pour essayer de comprendre, à partir de cas concrets, la configuration précise de ces infiltrations. À cet égard, une immense enquête judiciaire de la Direction Départementale Antimafia (DDA) de Reggio Calabria, menée dans les années 1980-1990, offre un cadre idéal, car extrêmement détaillé, des liens qui se sont noués depuis les années 1970 dans la région de Reggio Calabria, premier centre urbain de la région, entre les clans de la ’Ndrangheta – aujourd’hui la mafia la plus puissante d’Europe – et les loges maçonniques locales. Cette intrication est allée si loin que la criminologie a pu forger en Calabre le néologisme de « massomafia ». Généralement ignorée, y compris en Italie où les regards restent toujours centrés sur Naples et la Sicile, l’immense enquête calabraise, aux multiples ramifications – désignées sous le nom d’opération « Olimpia » 1, 2, 3, 4 – est la plus grande intervention antimafia jamais effectuée en Italie, ayant dépassé par son ampleur celle menée en Sicile par les juges Falcone et Borsellino contre la Cosa Nostra. Il appartient au chercheur de puiser dans cette vaste documentation, non pour apprécier le degré de culpabilité des uns ou des autres, mais pour comprendre les traits fondamentaux d’un processus social. Comme le dit très justement l’ex-député Enzo Ciconte, « il peut y avoir des comportements d’hommes politiques qui ne relèvent pas nécessairement du droit pénal mais qui définissent un cadre de responsabilité d’une autre nature en ce qui concerne la pénétration et la diffusion des mafias dans les institutions ». Aussi faut-il exploiter avec les précautions qui s’imposent les documents laissés par cette opération Olimpia, d’autant que cette approche judiciaire a été complétée par un rapport de la Commission parlementaire antimafia spécifique à la Calabre et qui a confirmé l’existence de ces rapprochements étroits entre clans criminels et associations maçonniques qui ont abouti à ce que la justice italienne a appelé la création du consortium « massonico-mafiose-affaristiche ».

Pour répondre aux interrogations de cette journée, l’objet de cette communication sera d’étudier d’une part les métamorphoses des associations maçonniques, lorsqu’elles sont victimes d’infiltrations mafieuses, puis d’examiner comment ce modèle associatif, sans changer a priori de forme, change d’esprit et donne naissance à des logiques sectaires inédites. Ce phénomène débouche notamment sur la constitution de sphères particulières, mouvantes, entre élites légales et organisations criminelles – que la criminologie italienne qualifie de « zones grises », de consorterie, de « comités d’affaires » – qui dessinent à l’ère contemporaine des figures de plus en plus influentes des milieux décisionnaires, ce qu’on appelle en Italie, comme nous le verrons, des « bourgeoisies mafieuses ». Le sujet de l’infiltration mafieuse des associations licites rejoint, même si c’est par un biais détourné, la question des métamorphoses du modèle classique de l’association « bousculé » par les évolutions de la postmodernité, engendrant des structures associatives nouvelles « se rapprochant davantage des “corps et des communautés” dans lesquels le groupe précède les individus que de l’association où le groupe procède des individus ».

 

 

I. L’insertion des mafias dans les loges maçonniques en Calabre : naissance de la Santa

 

Dans le Mezzogiorno, les cas d’insertion de la mafia dans les loges maçonniques n’ont pas été toujours semblables selon les régions. Certes, dans tout le sud, il y eut, faisait remarquer l’historien de la mafia sicilienne Salvatore Lupo, un « lien historique et pas seulement fonctionnel » entre les loges maçonniques et les organisations mafieuses. À l’origine, les clans mafieux se sont en effet inspirés pour leurs rituels (serment initiatique, cérémonies d’intronisation, codes internes, signes de reconnaissance, etc.) de l’imaginaire maçonnique. Les mafias se distinguent en effet de ce que les sociologues appellent des « non corporate groups » ne reposant que sur des rapports familiaux ou informels. Dès leur naissance, les mafias italiennes sont des associations structurées et hiérarchisées. Pourtant, à l’exception de la Sicile qui reste au fond un cas très spécifique, les liens qui ont pu exister entre les mafieux et les loges maçonniques n’ont jamais été, jusqu’aux années 1960, qu’« épisodiques et externes », notamment en Calabre, comme le faisait remarquer le chercheur Enzo Fanto.

 

 

A. Mutations des loges pénétrées par les Santisti

 

Jusqu’au début des années 1970, la mafia calabraise n’avait en effet ni la puissance ni les relations de la mafia sicilienne. Elle était essentiellement une organisation criminelle, certes déjà très bien structurée – même si de façon plus souple et plus « fédérale » que Cosa Nostra –, mais elle n’avait pas pénétré les milieux dirigeants de la Calabre de façon aussi « symbiotique » que la mafia sicilienne. Les dynamiques d’insertion mafieuse vont émerger avec l’élimination des parrains (capobastone) « historiques » de Calabre dominés par le « triumvirat » de « Mico » Tripodo, Antonio Macri et Giuseppe Nirta, sauvagement éliminés par le clan De Stefano, dominé par Paolo De Stefano. Ce dernier, jusqu’à son assassinat, le 13 octobre 1985, sut imposer son autorité sur les autres clans de Reggio de façon brutale et centralisée. On va parler du « giacobinismo » des De Stefano qui associaient force militaire et entregent affairiste. Et c’est toute la mafia calabraise qui fit à cette époque un véritable « saut qualitatif ». Ces clans vont opérer en Calabre mais aussi sur tout le territoire italien (notamment à Rome et à Milan) ainsi qu’au niveau international. Le clan De Stefano avait réussi par exemple à s’imposer dans les grands circuits de la drogue, notamment le trafic de cocaïne. Ce clan symbolisa plus encore que les autres le « processus de modernisation » à l’œuvre à cette époque au sein de toute la mafia calabraise qui fit écrire, quinze ans plus tard, à la commission antimafia sur Reggio, qu’en 1989, « 80% de l’activité de la province peut être considérée comme soumise à la domination ou à l’exploitation du crime organisé ».

Pour mener à bien ce « processus » de modernisation qui permit à la mafia calabraise de disposer d’une influence locale si considérable qu’elle apparut supérieure à celle de la Cosa Nostra de Sicile, la ’Ndrangheta eut besoin de transformer les us et coutumes traditionnels de la vecchia onorata società qui constituait une véritable contre-société. Ses règles désuètes mais respectées entravaient les projets « politico-affairistes » de la ’Ndrangheta. Dans le passé, l’organisation était obligée dans la plupart des cas, pour aborder les milieux politiques et économiques, de recourir aux services d’intermédiaires plus ou moins douteux, qui se servaient allègrement au passage. Pour avoir plus facilement accès aux sphères légales, les membres de la ’Ndrangheta décidèrent d’entrer dans les loges maçonniques. Ce qui eut des conséquences tant sur l’évolution des clans que des loges.

D’après les repentis de l’opération Olimpia, l’adhésion à la franc-maçonnerie fut une décision collective prise au plus haut niveau des clans. Selon le repenti Giacomo Lauro, cette décision aurait été prise par les chefs de la ’Ndrangheta dans les années 1976-1977. D’autres évoquent la fin des années 1960. Les chefs mafieux hésitèrent car il leur paraissait difficile de pouvoir concilier deux serments exclusifs, celui de la maçonnerie et celui de la mafia. Pour cette raison, les boss créèrent une « structure nouvelle », qu’ils appelèrent la Santa, dont les membres, les Santisti, étaient seuls autorisés à se présenter dans les loges. Au sein de chaque famille mafieuse, celui qui accédait au nouveau grade de « Santista » était autorisé à entrer dans les loges maçonniques. Pour cela, il fallait alors suivre un nouveau parcours initiatique (rituels, serment, etc.). Tout mafieux qui rentrait dans la Santa devait donc prêter trois serments : un à la « famille » mafieuse à laquelle il appartenait, un autre à la Loge à laquelle il adhérait et enfin un dernier à la Santa. Les membres de la Santa étaient choisis de façon secrète, uniquement par les autres « Santisti » – dont les premiers avaient été désignés par un noyau dur de trois personnes élues parmi les chefs de la ’Ndrangheta lors d’une cérémonie (le « crimine » de Montalto) – et ils ne devaient pas informer les autres mafieux de leur appartenance à cette mafia parallèle. Au départ, il n’était prévu que trente-trois « Santisti » pour toute la mafia calabraise mais, selon certains repentis, comme le sicilien Gaetano Costa, leur nombre augmenta très vite, au point qu’un repenti put déclarer qu’en Calabre la « ’Ndrangheta et la maçonnerie étaient devenues une seule et même chose ». À partir des années 1978-1980, il fallut même créer des titres nouveaux, de « vangelo », à « quintino », « quartino », « trequartino » et enfin « associazione ». La ’Ndrangheta se trouvait de la sorte coupée en deux entre une « Société majeure », réservée aux « capi supremi » et aux Santisti, et une « Société mineure » de giovane di onore, picciotto, camorrista et sgarrista qui se devaient toujours d’adhérer aux valeurs traditionnelles de la vieille onorata società.

Cette infiltration mafieuse n’avait pas seulement transformé en profondeur les clans mafieux ; elle va aussi bouleverser radicalement les loges maçonniques pénétrées par la « Santa », au point d’en faire des organes d’un projet politique éversif. L’économiste Enzo Fanto précise que « la pénétration dans la maçonnerie (…) a conduit à de nouvelles et dramatiques conséquences l’intrication entre la ’Ndrangheta et l’État ».

 

 

B. Le rôle des « loges déviantes » comme organes de « pouvoir parallèle » en Calabre à l’époque de la « stratégie de la tension »

 

Avant d’évoquer ces mutations, notamment au service d’un vaste et obscur complot institutionnel, il faut brièvement expliquer le modus operandi de ces diverses insertions mafieuses dans les loges. À cette époque-là, on a beaucoup parlé en Italie de la franc-maçonnerie « déviante » (massoneria deviata). De fait, dans le sillage de la fameuse Loge P2, du vénérable Licio Gelli, dépendant du Grand Orient d’Italie (GOI), certaines loges dites réservées ou « coperte » (littéralement « couvertes », c’est-à-dire secrètes) ont émergé dans le Mezzogiorno. L’opération Olimpia, comme l’enquête sur la Loge P2, ont montré que les autorités du Grand Orient d’Italie (GOI) ont dans les années 1970-1980, à l’époque du Gran Maestro Salvini, laissé faire, voire même facilité, la création de ces loges secrètes. Mais ce terme de « loge couverte » ou de « maçonnerie déviante » ne doit pourtant pas égarer. Si quelques loges infiltrées par la mafia échappèrent en effet purement et simplement aux instances dirigeantes, d’autres loges, « officielles » comme, par exemple, les loges Bovio ou Logoteta de Reggio, avaient des fonctionnements douteux qui permirent aux clans de les pénétrer plus facilement. Ainsi, il existait des pratiques d’adhésions secrètes. On parlait d’admissions alla memoria ou all’orrechio del Gran Maestro (littéralement à l’oreille du Grand Maître) qui permettaient de cacher certaines adhésions. Donc, même dans une loge dite « officielle », on pouvait distinguer entre ce qu’on appelait le massone manifesto (maçon manifeste) et le massone riservato (maçon secret). De sorte qu’il n’y avait finalement guère de différences entre certaines loges officielles et la maçonnerie dite « déviante ». Un repenti, Filippo Barreca, confirma le 25 janvier 1995 que les loges déviantes avaient des rapports étroits, à Reggio, avec la « maçonnerie officielle ».

Avec l’adhésion massive des clans, l’esprit des loges va changer. D’associations libres, elles allaient se transformer en communautés sectaires enfermant leurs membres dans une « cage de fer » dont ils ne pourraient plus échapper sous peine de mort. Ainsi s’explique l’assassinat, le 3 juillet 1975, du magistrat Francesco Ferlaino, avocat général à la Cour d’appel de Catanzaro. Ce dernier avait tenté de s’opposer à l’infiltration de sa loge par la criminalité organisée. Selon le repenti Giacomo Lauro, « Ferlaino fut assassiné parce qu’il bloquait le projet massonico-affaristico qui s’implantait à l’époque dans le sud sous la direction de Licio Gelli ». Il est singulier que de nombreux repentis aient évoqué l’ombre du vénérable Licio Gelli, de la Loge P2 de Rome, pour expliquer l’élimination de l’avocat général Ferlaino. Dans le plus grand secret, Gelli poursuivait alors un projet politique de transformation de la République italienne, « un coup d’État à basse intensité ». Dans le sud de l’Italie, il utilisa conjointement la mafia et l’extrême droite pour parvenir à ses fins et ce furent les loges maçonniques qui servirent de connexion entre deux mondes a priori inconciliables. La mafia prétendait garder un très mauvais souvenir des persécutions fascistes à l’époque de Mussolini. En réalité, certaines personnalités, comme le marquis Felice Genoese Zerbi, franc-maçon proche des réseaux néofascistes du prince Junio Valerio Borghese, faisaient déjà le lien avec le crime organisé. Mais les loges permirent, dans ces années 1970, de généraliser ce rapprochement entre quatre acteurs a priori très éloignés : groupuscules d’extrême droite, loges maçonniques, services secrets déviants (super Sismi, réseau Gladio) et ’Ndrangheta.

À travers les loges maçonniques, les chefs de la ’Ndrangheta vont non seulement « se rapprocher de l’extrême-droite néofasciste et éversive » mais ils vont participer avec elle, bien plus que son homologue sicilienne, à plusieurs actions mystérieuses liées à la « stratégie de la tension ». La première manifestation historique de ce rapprochement prit forme durant l’été 1970, à l’occasion de la révolte populaire de Reggio, I motti di Reggio, menée par l’extrême droite néofasciste, qui dura dix mois (du 5 juillet 1970 au 12 février 1971) et obligea les autorités à envoyer l’armée pour rétablir l’ordre. La révolte avait été notamment dirigée par les troupes des néofascistes « Boia chi Mola » de Ciccio Franco, du Mouvement social italien (MSI), et aussi par l’extrême droite « nationale-révolutionnaire » d’Avanguardia Nazionale (AN), de Stefano Delle Chiaie et les membres d’Ordine nuovo, un organe radical de l’extrême droite impliqué dans les attentats terroristes (notamment celui de la Piazza Fontana en 1969 à Milan qui fut à l’origine de la « stratégie de la tension »). Ces liens souterrains entre mafia et terrorisme d’extrême droite durèrent toute la décennie 1970, du coup d’État manqué du prince Borghese dans la nuit du 7-8 décembre 1970 (opération Tora-Tora) jusqu’à l’enlèvement et la mort tragique d’Aldo Moro en 1978. Ses liens secrets se poursuivirent peut-être même jusqu’à la chute du Mur.

On peut donc en conclure que, si en Sicile, on continuait à distinguer entre mafia, maçonnerie et extrême droite néofasciste, en Calabre la ligne de démarcation semblait avoir presque entièrement disparu. Le juge Salvini pouvait affirmer que ces rapprochements entre néofascistes et mafia, à travers les loges, n’avaient rien d’un « simple scénario de film en costume ». Ces sombres rapprochements ont été étudiés par de nombreuses enquêtes judiciaires et par les travaux des divers Commissions antimafia. Il n’est pas besoin d’insister sur l’intérêt de ces cas de figure pour notre sujet : il y a là un cadre idéal où l’on voit une association licite mais discrète (la franc-maçonnerie) se transformer, sous la pression d’éléments extérieurs, en un véritable organe de pouvoir parallèle.

Certes, le contexte politique particulier des « années de plomb » explique en grande partie cette métamorphose du cadre associatif. Pourtant, après la fin de la « guerre froide », les liens scélérats entre maçonnerie et mafia vont évoluer sans pour autant disparaître en Calabre. Ils vont donner naissance à ce que la criminologie appelle aujourd’hui des « zones grises », réunissant des acteurs criminels et des acteurs « légaux », qu’il convient maintenant d’analyser.

 

 

II. Les loges « déviantes », lieu stratégique de la nouvelle « zone grise »

 

L’opération Olimpia constitue un apport significatif à la connaissance et à l’approfondissement du fonctionnement d’un type particulier de capitalisme contemporain – de moins en moins accidentel – que les Allemands désignent sous le terme éloquent de Killerkapitalismus et les Anglo-Saxons de « capitalisme de pillage » (looting). Elle nous permet d’entrer, même si ce n’est que partiellement, à l’intérieur de ces fameuses « zones grises », dont les ramifications sont extrêmement complexes. La notion de « zone grise » semble empruntée en France au langage géostratégique. Le terme, issu de l’aéronautique, aurait fait son apparition dans le rapport 1992 de la commission Défense de l’Assemblée nationale pour désigner des « régions devenues inaccessibles et hostiles à toute pénétration ». Ce n’est évidemment pas en ce sens que la criminologie italienne utilise le terme qui a été popularisé dès les années 1980 par le grand écrivain Primo Levi, dans I Sommersi e i salvati, où l’auteur, dans un chapitre justement intitulé la « Zona Grigia », analyse, à partir de son expérience concentrationnaire, « l’espace qui sépare les victimes des bourreaux ». Selon lui, cet espace est parsemé de figures troubles, depuis les victimes frayant par nécessité avec leurs bourreaux (Sönderkommando) jusqu’aux victimes complices à proprement parler de ces derniers (Levi prend comme modèle les Kapos ou les dirigeants du Jüdenrat de Lodz). Évidemment, Levi privilégie dans son étude ses propres coreligionnaires mais il ajoute que sa recherche ne vaut pas seulement pour les camps nazis et il cite d’ailleurs spécifiquement dans son texte la « mafia ». Il est facile d’appliquer la grille de lecture offerte par Primo Levi à des territoires qui sont sous domination mafieuse, comme la Calabre. La « zone grise » y représente un espace où la frontière entre le monde légal et le monde illégal tend à se brouiller selon une palette de graduations qui va de la collaboration de « survie » à l’implication totale, en passant par la complicité relative.

 

 

A. Les loges comme « chambres de compensation » entre le légal et l’illégal

 

On ne peut comprendre la véritable raison d’être de la « zone grise » si on ne se place que du côté des acteurs criminels. Pour les mafias, la « zone grise » représente, c’est une évidence, un élément essentiel de survie et de reproduction dans la mesure où leurs rapports avec les élites légales leur fournissent des ressources en « capital social » nécessaires pour étendre leurs propres réseaux et obtenir, en retour, soutiens et légitimations. Dans une économie contemporaine toujours plus « relationnelle », la « méthode mafieuse » vise au renforcement constant de ses réseaux de relations. Les clans ont besoin, comme tout acteur du monde des affaires, de rencontrer des élus, des entrepreneurs, des fonctionnaires, des professions libérales, des banquiers, etc. pour mener à bien n’importe quel projet ambitieux, même légal. Chaque acteur externe au clan criminel détient des ressources spécifiques, de nature économique (entrepreneurs), politique (hommes politiques), normative (fonctionnaires et juges), technique (professions libérales, experts), scientifique (médecins), etc., qui peuvent toutes se révéler utiles à un moment ou l’autre. Évidemment, ces singularités, nous le verrons, donnent en retour à tous les acteurs légaux une certaine autonomie d’action par rapport aux groupes mafieux. Les loges ont donc permis de faciliter le rapprochement d’acteurs légaux parfois peu enclins, tout au moins a priori, à pactiser avec des groupes criminels. Les loges ont donc bien constitué, comme l’écrivent les magistrats calabrais, « la matrice d’alliances étroites et profitables entre les groupes mafieux et les milieux professionnels ». Au regard de ce qui a déjà été dit, ce constat est logique. Comme le résume l’historien Enzo Ciconte, « l’entrée dans les loges maçonniques existantes ou créées à cet effet » visait en réalité trois objectifs principaux : « la recherche de liens politiques impensables, d’investissements économiques et de “couvertures” judiciaires ».

Nous examinerons ultérieurement les liens politico-économiques car ils sont autant profitables aux acteurs légaux qu’aux mafias. En revanche, il faut brièvement évoquer les liens que les clans ont cherché à nouer, par les loges, avec les représentants du corps judiciaire. Pour un repenti notoire, les magistrats représentent un objectif stratégique ; ce seraient même les « principaux vecteurs à travers lesquels se réalisent les objectifs des organisations mafieuses ». La procédure Olimpia offre de multiples cas de collusion entre magistrats et clans criminels, souvent par l’intermédiaire de tiers maçons qui jouent le rôle de longa manus. Me Pietro Marrapodi, notaire repenti, jadis proche du clan De Stefano, explique par exemple que, lorsque un avocat de Reggio, Me Lo Schiavo, inscrit à la loge Logoteta, fut arrêté pour trafic d’armes, les membres les plus influents de la loge reçurent immédiatement l’information que le procureur de la République venait de tous les mettre sur écoute. Selon le notaire, cette information cruciale aurait été fournie par le président de la Cour d’appel de Reggio, dont le frère, Mario Viola, médecin chef à l’hôpital de Melito Porto Salvo, était membre de la même loge. Il ne faut évidemment pas traiter la maçonnerie de façon univoque. De nombreuses résistances ont eu lieu en son sein contre l’influence des clans, notamment au niveau national, après l’élection en 1982 du Grand Maître Corona et le départ du Grand Maître Gamberini, éclaboussé par le scandale de la loge P2. Mais, au niveau local, les mauvaises habitudes ont perduré. Un cas emblématique, qui frôle la caricature, est celui du promoteur Antonio D’Agostino, proche de la mafia, plusieurs fois condamné, depuis 1951, notamment pour trafics d’armes. Malgré son lourd pedigree pénal, il a pu obtenir et conserver le marché de la sécurisation du tribunal de Reggio, pourtant l’un des tribunaux les plus exposés d’Italie – avec celui de Palerme – aux dangers mafieux, grâce à des états de service falsifiés signés par certains magistrats, que l’entrepreneur avait obtenus à travers les « canaux maçonniques » (canali massonici). Souvent, témoigne le juge Boemi devant la Commission anti-mafia, ce ne sont pas des intérêts matériels qui poussent les magistrats à accepter ces jeux dangereux mais un simple réflexe « d’entre-soi ».

La notion d’entre-soi (Simmel), au cœur de la logique de « capital social » des mafieux, indique bien que le mafieux n’est jamais le seul bénéficiaire de la « zone grise ». Il vise d’ailleurs le plus souvent – sauf dans les cas de mégalomanie criminelle – à ce que le jeu ne se fasse jamais à somme nulle mais soit aussi intéressant pour les autres acteurs. Ces derniers peuvent même avoir un rôle moteur. Ainsi, dans l’opération Olimpia, les collaborateurs de justice ont tous affirmé que ceux qui dominaient certains consortiums « maçonnico-mafieux » de Reggio étaient plutôt des membres extérieurs aux clans criminels, un homme politique influent, comme l’ex-député du Parti Social-Démocrate (PSDI), l’avocat Paolo Romeo, ou un notaire de Reggio Calabria, Me Pietro Marrapodi. Du fait des nombreux secrets que ce dernier possédait au sujet de certaines affaires délicates (prête-noms des clans mafieux, contrats douteux, sociétés écran, etc.), ce dernier représentait, dit la procédure judiciaire, « un des centres névralgiques essentiels des équilibres politico-mafieux » de Reggio. Membre depuis 1973 d’une loge parfaitement officielle, Me Marrapodi se réclamait, ajoute la justice, « de sa carrure professionnelle et maçonnique » pour faciliter ses affaires et celles des clans. « Tout le monde avait peur de lui ». Il en allait de même de Me Paolo Romeo, qui, outre une position importante dans la franc-maçonnerie, jouait aussi un rôle « inquiétant et obscur » dans toutes les structures de « l’État parallèle » en Calabre (loge P2 et réseau Gladio), en liens avec la Cosa Nostra sicilienne et avec l’extrême droite néofasciste. Ses réseaux politico-mafieux lui donnait une telle importance qu’on le qualifiera de « Lima calabrais », du nom du ministre Salvo Lima, puissant représentant du courant Andreotti à Palerme et courroie de transmission entre la mafia et le monde politique local et national (assassiné en 1992). Dans le cas de Me Marrapodi et de Me Romeo, la frontière entre la mafia et le monde légal est extrêmement ténue.

Depuis l’arrêt Demitry des chambres réunies de la Cour de Cassation, du 5 octobre 1994, la jurisprudence sur le « concours externe en association mafieuse » tente, avec les limites inhérentes à l’approche juridique, de dessiner au mieux le « crescendo criminel » des acteurs légaux, de la simple complicité jusqu’à la collusion totale. Sur un territoire marqué par une très forte présence mafieuse, comme la province de Reggio, la justice italienne sait bien qu’il est difficile de ne pas entretenir, d’une manière ou d’une autre, des relations avec la mafia. Mais il existe une distinction fondamentale entre les acteurs subordonnés à la mafia et ceux qui sont complices de la mafia. La nébuleuse des « subordonnés » ne relève pas de la véritable « zone grise ». Pour faire partie des franges sans scrupule de l’élite légale, il faut être entré plus ou moins volontairement en relation avec les clans criminels dans le but d’en tirer des avantages spécifiques. La jurisprudence évoque un rapport synallagmatique. On va parfois parler de « pactum sceleris » (pacte scélérat) pour traduire cette relation équilibrée entre sphère légale et illégale. Les élites qui pactisent ainsi avec les clans sont désignées par la criminologie italienne sous le terme de « bourgeoisie mafieuse ». Ce concept n’a évidemment rien de sociologique ; il est purement criminologique et reprend l’analyse fort ancienne de L. Franchetti et du grand juriste Gaetano Mosca qui avait, lui, parlé de « haute mafia » ou de « mafia en gants beurre frais » (in guanti gialli).

À la base de cette « bourgeoisie mafieuse », on trouve les simples « complices » de la mafia. Ces derniers ont partie liée depuis le XIXe siècle à la vieille pratique du « système clientéliste » du Mezzogiorno dans lequel la mafia a joué un rôle décisif depuis le Risorgimento. Ces simples « complices » sont aussi ceux qu’on désigne comme des « protégés » de la mafia. Ce sont souvent des personnalités en apparence insoupçonnables, très extérieures au clan mafieux, appartenant parfois aux hautes sphères de la société, et qui ne rendent, en réalité, que des services discrets à l’organisation (prête-noms, faux témoignages, protection en cas de cavale, etc.). En retour, elles en attendent profit ou « protection », comme en témoigne l’opération Olimpia. À ce titre, elles sont des « personnes intouchables » (persone intoccabili) aux yeux de la mafia. Une des caractéristiques essentielles des réseaux mafieux, précise Rocco Sciarrone, tient à ce qu’ils sont formés non seulement de « liens forts » mais aussi de « liens faibles » (debole o labile). Ce concept de « liens faibles » (legami deboli) est central, même s’il ne correspond pas à l’idée que l’opinion peut avoir des mafias. Il est même possible de soutenir que la force de la mafia consiste justement dans sa capacité de tisser des « liens faibles », se soustrayant facilement aux poursuites pénales. À l’occasion d’un vol commis dans une agence bancaire de Calabre, un ancien braqueur, devenu collaborateur de justice, donnera ainsi une liste – évidemment non exhaustive – de ces « personnes intouchables » pour lesquelles la mafia s’était mobilisée afin qu’il leur rende ce qu’il avait dérobé. Dans cette longue liste, on trouvait pêle-mêle le président d’un institut de formation (IUFM), qui dirigeait par ailleurs les loges maçonniques de Reggio, une baronne, l’archevêque de Locri, le concessionnaire FIAT de Reggio, plusieurs magistrats, etc.

Au dessus de ces « liens faibles », souvent épisodiques, on trouve les véritables liens de clientèle de la mafia. Ces « clients » entretiennent avec les clans des liens étroits et généralement durables, même si, en théorie, les acteurs « légaux » restent extérieurs au clan mafieux, n’en partageant pas, comme dit la jurisprudence, l’affectio societatis. On trouve ces « clients » de la mafia dans tous les domaines de la vie sociale. En se limitant aux cas les plus fréquemment évoqués dans l’opération Olimpia, on peut distinguer deux secteurs essentiels : le monde politico-institutionnel et le monde économique.

1/ Dans le domaine politique, une habitude, plutôt qu’une tradition, existe dans le sud de l’Italie qu’on appelle le « vote d’échange » (voto di scambio). Il s’agit de monnayer les votes aux élections politiques. La mafia est évidemment passée maître dans cette pratique. Ainsi reçoit-elle, en période d’élections, les visites d’hommes politiques venus lui demander son « soutien ». Grâce à la tradition du « vote familial », la mafia peut en effet, dans certaines régions, disposer de plusieurs dizaines, voire centaines de milliers de voix, ce qui, en cas de ballotage, peut s’avérer décisif. Cette pratique d’échange de « votes contre faveurs » (voti contro favori) est tellement répandue que la jurisprudence est depuis 2000 abondante en la matière. En théorie, cet échange « votes contre faveurs » relève bien de liens durables entre un clan criminel et un politicien car ce dernier, une fois élu, devra accorder aux clans quelques avantages pour prix de leur « honnête fatigue »...

2/ Dans le domaine économique, de nombreux entrepreneurs ont recours, nous l’avons dit, aux clans mafieux. L’intérêt peut être purement « relationnel » – un chef d’entreprise peut avoir intérêt à se lier à un clan pour nouer des liens avec un homme politique proche de la mafia, ou pour influer sur un fonctionnaire territorial tirant profit de sa proximité avec un clan criminel, etc. – ou purement économique. La criminologie distingue dans ce cas deux types d’entrepreneurs clients de la mafia. Celui qu’elle appelle le « client » à proprement parler, qui est généralement un entrepreneur local qui se rapproche de la mafia pour obtenir plus facilement des marchés publics, tout en faisant bénéficier le clan de ses réseaux de relation. En Calabre, l’opération Olimpia a mis en évidence de nombreux cas, notamment dans le domaine de la santé (malasanità). À côté des « clients », les experts évoquent le cas des entrepreneurs « instrumentaux ». Ce sont des grands groupes nationaux ou internationaux qui ont besoin de travailler sur un territoire « dominé » par la mafia. Dans une démarche efficace, les managers locaux de ces grands groupes prennent contact avec les clans, souvent avant même que ces derniers ne se manifestent, pour « négocier » une « protection ». Ce cas se rencontre souvent dans le domaine des grands travaux publics. Les grandes entreprises du nord se comportent donc avec le clan mafieux comme s’il était un partner quelconque et la plupart des dirigeants gardent bonne conscience, déclarant n’avoir que des rapports « instrumentaux » avec ce dernier. En réalité, ces pactes scélérats renforcent en profondeur l’aura des clans criminels et adressent un message dramatique aux acteurs économiques locaux. Comment les convaincre de ne pas pactiser avec la mafia quand une multinationale, disposant de protections politiques et légales importantes, préfère négocier avec cette dernière ?

Au sommet du versant « non-mafieux » de la « zone grise » on trouve ceux qui sont en collusion presque parfaite avec les clans mafieux. La criminologie évoque parfois la notion de « compenetrazione », qui est le stade ultime après le stade de la « complicité » et celui de la « pénétration ». Mais il est alors très délicat pour la justice de déterminer si on reste encore en présence d’un acteur externe au clan criminel, qui serait ainsi en « concours externe » avec ce dernier, ou si on n’a pas plutôt affaire à des cas de « participation interne ». L’opération Olimpia offre de multiples exemples de ces relations-collusions à commencer par celles que nous avons déjà évoquées de Me Marrapodi ou de Me Romeo. Le repenti Giacomo Lauro soulignera le rôle essentiel joué par la loge maçonnique pour permettre à des « comités d’affaires » de se constituer entre mafieux et affairistes. Il cite le cas d’une « societas sceleris » créée le 10 mai 1990 entre le promoteur D’Agostino, Me Marrapodi, un politicien estimé de la Démocratie-Chrétienne (DC) du courant Andreotti, Giuseppe Poeta, et un médecin, Mario Viola, frère du président de la Cour d’Appel. Me Marrapodi dirigeait le « système de répartition » (sistema di spartizione) directement avec le clan mafieux des De Stefano. C’est un cas exemplaire de « compénétration » avec les logiques criminelles des clans. On peut même dire qu’on assiste ici à un renversement saisissant de l’ordre des choses : c’est le comité d’affaire de la société légale qui « dirige » les clans mafieux. La mafia n’est plus qu’un appendice d’une société légale qui s’est totalement « criminalisée ».

Évidemment, les acteurs légaux en collusion avec les clans mafieux ne doivent pas aller trop loin et se croire supérieurs à ces derniers. Car ils n’échappent pas à leur tour aux guerres de clan et aux rivalités sanglantes qui ravagent la société mafieuse, comme l’atteste l’assassinat, le 27 août 1989, de l’ancien président de la SNCF italienne (Ferrovie dello Stato), Ludovico Ligato. Cet ancien député DC de Reggio, membre d’une loge maçonnique, était étroitement lié au clan De Stefano. Or, depuis l’assassinat de Paolo De Stefano, ce clan était en perte de puissance. Ligato fut victime de la guerre des clans qui, à l’époque, ensanglantait Reggio. En voulant se lancer à son compte dans la promotion immobilière, il mit aussi en péril ce que l’ancien dirigeant de l’ONU, Pino Arlacchi, un des meilleurs spécialistes de la mafia calabraise, a appelé « la gestion paritaire des intérêts économiques propres aux leaders politiques et aux capimafia ». Pour cette raison, il fut supprimé comme un simple adversaire dans cette bataille féroce entre groupes d’affairistes politico-mafieux, où la frontière entre le légal et l’illégal avait totalement disparu.

 

 

B. « Bassin mafieux » et nouveau « champ organisationnel »

 

À mesure qu’on pénètre dans les méandres de la « zone grise », une notion nouvelle, propre à tous les acteurs, mafieux et non-mafieux, s’impose comme une évidence. Ce qui les lie tous est leur « compétence d’illégalité » (competenze di illegalità), au sens où l’entend Pizzorno. Cette notion centrale couvre des cas de figure très variés : elle peut aller de la violence mafieuse pure et simple à l’art de truquer les marchés publics, en passant par la capacité psychologique d’agir sous la menace de sanctions, de savoir à qui s’adresser pour commettre un délit ou obtenir des protections, etc. Or, cette « compétence d’illégalité » n’est plus – peut-être ne l’a-t-elle d’ailleurs jamais été – le monopole des clans mafieux. Elle est au contraire extrêmement diffuse dans certaines sphères de la « bourgeoisie mafieuse » qui n’ont parfois même plus besoin de la mafia pour mettre en place leurs stratégies parallèles, notamment dans des pays, comme la France, qui ne possèdent pas de mafia stricto sensu. Dès lors, la « zone grise » ne doit pas être regardée comme une simple dépendance du clan mafieux, ni d’ailleurs des acteurs légaux. Elle possède une autonomie propre ; elle fonctionne avec des règles qui s’imposent à tous, y compris aux clans criminels. Elle constitue une entité abstraite qui échappe à ses propres acteurs.

Ces derniers interagissent entre eux sur la base d’un même système de valeurs, un rapport étrange mais partagé à l’autorité et à la règle, une même vision du monde qui leur sert de cadre de référence, influence leurs pensées et détermine leurs actions. En d’autres termes, qu’ils soient ou non mafieux, tous les membres de la « zone grise » partagent une même « culture de l’illégalité ». C’est la raison pour laquelle la corruption politique et administrative joue, en toile de fond, le cadre essentiel de la « zone grise ». Il peut, bien entendu, exister de la corruption sans mafia. Mais l’inverse n’est pas vrai. Il n’existe pas de réseaux mafieux sans un contexte plus large de corruption. La « zone grise » a besoin d’un univers socio-culturel propice pour s’épanouir. Ainsi peut-on dire qu’elle se rapproche de ce que la sociologie néo-institutionnelle appelle un « champ organisationnel » (DiMaggio-Powell), c’est-à-dire un ensemble d’acteurs et d’organisations qui ont la conscience réciproque d’être impliqués dans une entreprise commune nécessitant, en l’espèce, de s’abstraire des règles en vigueur. Le caractère profondément « intégrateur » de cette appartenance est fondamental. Les membres de la « zone grise » – quelle que soit leur origine, leur formation, leur profession – partagent les mêmes habitudes, les mêmes réflexes, les mêmes façons de comprendre le monde qu’ils tentent cependant de garder entre eux. Mais, parfois, ces « justifications » leur échappent en public. Ces propos sont alors très révélateurs des tréfonds de ce nouveau « champ organisationnel ». Ainsi, l’ex-ministre des Transports de Silvio Berlusconi, Pietro Lunardi, pouvait déclarer le 22 août 2001 au journal télévisé : « Mafia et Camorra ont toujours existé et existeront toujours ; malheureusement, elles sont là et nous devrons vivre avec cette réalité », appelant ainsi ses électeurs à se résigner à « vivre avec la mafia » ! Le mot le plus significatif revient à une ancienne secrétaire d’État de Berlusconi, Daniela Santanchè, toujours députée du PDL, affirmant le 18 mai 2010 qu’il faut limiter les écoutes judiciaires « car les mafieux, eux aussi, ont droit à une vie privée ». Se soucier, quand on n’est pas avocat de la mafia, de l’intrusion dans la « vie privée » de ceux qui ont acquis la spécialité d’ôter la vie d’autrui, au sens propre, ne traduit pas seulement une confusion des valeurs assez savoureuse. Cela trahit la fréquentation d’un « champ organisationnel » où les valeurs de légalité ont perdu toute forme de sens et de pertinence alors même que les auteurs de ces propos ne sont pas nécessairement en contiguïté avec la mafia (mais ils fréquentent des individus qui, eux, ont été souvent condamnés pour leurs liens avec la mafia). Il faut en conclure qu’a émergé une nouvelle forme de « culture de l’illégalité », qui va bien au-delà de la question mafieuse stricto sensu, car elle s’inscrit dans un climat intellectuel tolérant à l’égard de la fraude (fraud friendly), défendue y compris par des acteurs parfaitement au-delà de tout soupçon.

Cette tentative d’analyser la « zone grise » mafieuse sous la figure du « champ organisationnel » ne relève pas d’une vaine prétention théorique. Ce cadre conceptuel permet une meilleure appréhension des nouveaux phénomènes « affairisto-criminels » qui tendent aujourd’hui à se développer, non seulement en Italie, mais aussi dans la plupart des pays développés, sous l’influence de phénomènes divers (mondialisation financière, diffusion d’une culture managériale de prédation, « glocalisation », etc.). On ne pourra combattre efficacement le développement de ces « zones grises » en utilisant seulement l’arme répressive. Face à ce « champ organisationnel » très spécifique, la seule réponse efficace sur le long terme vient d’une offre nouvelle en matière d’éducation à la légalité. Celle-ci ne doit pas se limiter aux quartiers populaires de Naples ou de Palerme ; elle doit aujourd’hui s’adresser aussi à certaines sphères dominantes du monde économique, politique et administratif, sans parler de la société du spectacle, afin de contrebalancer le « champ organisationnel » déviant qui s’est structuré dans le cadre des « zones grises » criminelles. Il importe notamment à chacune des organisations professionnelles responsables de s’impliquer ouvertement dans le combat en faveur de la légalité. C’est ce que semble, par exemple, avoir compris depuis 2007 le patronat italien (Confindustria). Cette année-là, le président national de la Confindustria, Luca Cordero di Montezemolo, n’hésitait pas à déclarer « qu’être un chef d’entreprise honnête dans le sud de l’Italie relève de l’héroïsme ». Ce propos volontairement provocateur avait pour ambition de susciter une réaction vertueuse de la part des cercles patronaux du Mezzogiorno qui, jusqu’alors, avaient toujours regardé la lutte contre la mafia comme un domaine ne relevant pas de leur compétence. L’appel de Montezemolo fut en partie compris en Sicile et même en Calabre. Mais on peut s’interroger sur le degré de sensibilisation patronale à cette question légale dans d’autres pays, notamment en France.

 

 

Conclusion

 

Comme toutes les recherches qui ont pour objet une matière en perpétuelle transformation, il est difficile de faire un bilan définitif de cet « épisode » des « Santisti » calabrais. Cette structure singulière, fruit d’étroits mélanges entre la maçonnerie et la mafia (massomafia), n’aura jamais été qu’une « séquence historique » dans la métamorphose de la ’Ndrangheta et elle semble même aujourd’hui dépassée. Mais les « liens scélérats » qu’elle exprimait, eux, n’ont pas disparu. Bien au contraire ils ont prospéré dans la nouvelle « économie trafiquante » (Jean de Maillard) contemporaine où, selon les études criminologiques récentes, les frontières entre les marchés légaux et les marchés illégaux sont toujours plus opaques, avec une extension, non pas des marchés illégaux, mais d’une intrication (commistione) toujours plus étroite entre les deux sphères. Au fond, Olimpia n’est qu’une étape dans la criminalisation de l’économie calabraise. Son importance « historico-culturelle » tient à ce qu’elle a permis de lever un coin de voile sur ce qu’est devenu l’État dans le Mezzogiorno à la veille du IIIe millénaire. Peut-être ces documents ont-ils aussi une valeur heuristique qui va bien au-delà de la question calabraise. Ils peuvent servir de cadre d’analyse aux « liens scélérats » toujours plus diffus qui se nouent dans de nombreux pays entre acteurs légaux et acteurs illégaux par le biais de ce qu’on pourrait appeler des associations « carrefours », comme les loges maçonniques – mais pas seulement – et qui donnent naissance, au-delà des « clans » proprement dit, à des « réseaux mafieux » d’une puissance aujourd’hui déroutante. Car ce que l’opération Olimpia met surtout en lumière, c’est la différence qui peut exister entre le clan mafieux stricto sensu et le rôle crucial joué, au-delà de la mafia elle-même, par le réseau criminel, réunissant aussi des criminels non-mafieux (finance criminelle) et des élites légales. Ce « réseau » engendre un « système mafieux » lato sensu. Ce système, liant élites légales et élites criminelles, est la nouvelle clé d’analyse des dérives du capitalisme contemporain. Car le « système mafieux » peut parfaitement se passer de « mafia » stricto sensu ; alors que l’inverse n’est plus vrai. Aussi ce système peut-il prospérer partout où, pour reprendre Max Weber, « l’action économiquement orientée » (qui va de la piraterie à la prédation financière) a remplacé le véritable « agir économique » pacifique. À Naples, le langage populaire ne s’y trompe pas qui n’évoque plus la « Camorra » – qui n’a jamais été considérée comme une mafia aussi bien organisée que la mafia sicilienne – mais parle du « Système » (O’Sistema) pour désigner l’entrelacs de clans criminels et d’élites « en odeur de mafia » qui étouffent la cité. Si, comme le fait la criminologie italienne, on accepte aujourd’hui de classer les « gangs corso-marseillais » parmi ces structures mafieuses « horizontales », le cadre interprétatif fourni par l’opération Olimpia peut se révéler d’un grand intérêt pour analyser certaines récentes dérives hexagonales.